Un nouveau Moyen-Orient, plus instable, plus fragmenté

28 mars 2026
Un nouveau Moyen-Orient, plus instable, plus fragmenté

Assahafa.com

Hicham ALAOUI

Coincés entre la volonté hégémonique israélienne et le radicalisme iranien, abandonnés par des États-Unis de plus en plus irresponsables, les États du Golfe voient ce nouvel ordre régional comme une source de menaces et de déstabilisation.

La guerre en Iran marque une rupture majeure dans l’ordre régional au Moyen-Orient. Depuis deux décennies, la stabilité géopolitique dans le Golfe et dans une grande partie du monde arabe reposait sur un équilibre précaire. D’un côté on trouvait l’Iran, considérablement renforcé par la guerre de 2003 contre l’Irak, et son « Axe de la résistance », regroupant divers alliés tels que le Hezbollah et le régime syrien de Bachar Al-Assad. De l’autre se dressait un bloc conservateur composé principalement d’États arabes cherchant à contenir les ambitions régionales de l’Iran et à maintenir le statu quo avec le soutien des États-Unis. Aucune des deux parties ne prônait la démocratie, mais aucune ne cherchait non plus à anéantir l’autre. Elles s’accommodaient d’une guerre froide régionale, tendue mais gérable.

Cette époque est révolue. L’opération états-unienne « Fureur épique » déclenchée le 28 février 2026 contre l’Iran engendre un paysage plus chaotique, fait de souverainetés fragmentées et d’alliances fracturées, qui va consumer la région pour les années à venir. La guerre elle-même a suscité des critiques justifiées en raison de sa nature illégale, de ses objectifs nébuleux et de l’agression flagrante de la part des États-Unis et d’Israël ; ainsi que des représailles aveugles et injustifiées de l’armée iranienne contre une grande partie des États du Golfe, sans oublier les restrictions sur le détroit d’Ormuz, qui ont plongé les marchés mondiaux du pétrole et du gaz dans la tourmente.

L’heure de la « Pax israelica »

Lorsque ce conflit prendra fin, le nouveau Moyen-Orient devra faire face à plusieurs transformations effarantes. Tout d’abord, la région vit désormais à l’heure de la « Pax Israelica », l’État d’Israël étant devenu l’acteur militaire le plus puissant grâce à ses atouts technologiques et au soutien inconditionnel des États-Unis. Israël a fait preuve de l’aptitude de pénétration de ses services de renseignement, de sa capacité d’intervention loin de son territoire et sur plusieurs fronts simultanément. Désormais ce petit pays méditerranéen domine de manière coercitive tous les autres États du Moyen-Orient, à l’exception de la Turquie. Surtout, la guerre contre l’Iran a neutralisé la République islamique en tant que contrepoids.

L’arc du militarisme israélien s’étend désormais sur une grande partie de la zone. Depuis le début de la guerre de Gaza en octobre 2023, Israël a mené des opérations offensives en Palestine, au Yémen, en Syrie, au Liban et en Iran. Grâce aux accords d’Abraham de 2020 avec le Maroc, le Soudan, Bahreïn et les Émirats arabes unis, moins d’États arabes considèrent encore Israël comme un adversaire.

Ainsi, pour la première fois depuis sa création, il ne sera pas confronté au contrepoids significatif d’un acteur étatique. Un succès incontestable pour Tel-Aviv qui, avec le traité de paix signé avec l’Égypte, avait déjà neutralisé le plus puissant pays arabe en 1979. Si des acteurs non étatiques comme le Hezbollah, le Hamas et le mouvement houthiste ne disparaîtront pas, aucun pays de la région ne peut désormais contrer de manière crédible la vision expansionniste du gouvernement de droite israélien. La seule limitation à sa puissance sera celle que traceront les États-Unis.

Les relations israélo-arabes en subiront de lourdes conséquences. Alors qu’auparavant, les États arabes étaient courtisés et incités à normaliser avec Tel-Aviv, ils seront désormais victimes d’intimidations et de menaces. Le bombardement sans précédent du Qatar par Israël en septembre 20251 a ouvert une nouvelle ère. Cette attaque a mis en évidence la vulnérabilité des émirats du Golfe non seulement face à l’Iran, mais aussi face à la prédation israélienne et à la complaisance états-unienne. La menace de Téhéran écartée, Israël a désormais le pouvoir d’intimider et de contraindre les États du Golfe.

Se profile ainsi une occasion unique pour le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS), qui a jusqu’à présent repoussé les pressions intenses des États-Unis pour signer un accord de normalisation avec Israël. S’il continue à résister, il pourrait alors asseoir sa légitimité non seulement auprès des citoyens saoudiens, mais aussi d’un public panarabe plus vaste. Plus encore que la Vision 2030 et les mégaprojets du royaume, ce choix pourrait faire de son pays un acteur régional majeur et légitimer l’accession au trône de MBS. Mais sera-t-il capable de tracer une telle voie indépendante et audacieuse tout en préservant son pouvoir ?

En second lieu, la guerre contre l’Iran a mis à mal la réputation de l’Occident et surtout des États-Unis. Les États du Golfe perçoivent le conflit comme une aventure étatsuno-israélienne dénuée de sens, à laquelle ils n’ont pas donné leur consentement, mais dont ils doivent payer le prix fort en matière de représailles, de dégâts aux infrastructures et d’instabilité économique. Ni leurs investissements massifs aux États-Unis, ni leurs achats colossaux d’armes n’ont empêché qu’ils soient sacrifiés par Washington sur l’autel de calculs stratégiques supérieurs et de l’alliance avec Israël. Ce qui aboutit au paradoxe suivant : à l’ère de la « Pax Israelica », la seule doctrine nationale de sécurité susceptible de garantir la souveraineté des royaumes du Golfe sera l’accès aux armes nucléaires, même si cela va à l’encontre des intérêts états-uniens.

Les États-Unis, pyromanes mais pas pompiers

Pour les États-Unis, il s’agit d’un renversement radical de leur position après la guerre du Golfe de 1990-1991, lorsqu’ils exerçaient une hégémonie unipolaire sur cette région stratégique à la fois pour ses richesses pétrolières et gazières et comme route de commerce de ces produits vitaux pour l’économie mondiale. C’est au cours des années 1990 que Washington a inauguré ses plus grandes bases militaires dans les pays du Golfe, promettant de renforcer leur stabilité et leur sécurité en échange de la reconnaissance de leur primauté stratégique. Les États-Unis se sont positionnés alors comme un pompier — une puissance capable de contenir les crises régionales et les menaces telles que celles d’un Irak belliqueux ou d’un Iran expansionniste.

Désormais, ils sont perçus comme des pyromanes. Ils ont déclenché une guerre et provoqué une destruction qui, paradoxalement, a plongé leurs alliés du Golfe dans l’insécurité et l’instabilité même qu’ils pensaient pouvoir éviter en s’alliant à Washington. À l’avenir, les dirigeants du Golfe se montreront bien plus sceptiques face aux garanties de sécurité et aux promesses diplomatiques de la Maison Blanche. Ils continueront de se tourner vers l’Orient, vers la Chine en premier lieu, pour y trouver des opportunités commerciales et d’investissement. Si la République islamique ne représente plus une menace significative pour les royaumes arabes, ils n’ont plus de raison de considérer les États-Unis comme leur seul protecteur.

Troisièmement, à moins d’un revirement soudain sur le terrain, le conflit iranien a abouti exactement au contraire de ce qu’envisageaient ses architectes israéliens et états-uniens. S’il a affaibli les capacités extérieures de la République islamique, la guerre a rendu le régime encore plus extrémiste et oppressif. Les bombardements n’ont pas déclenché de soulèvement de masse, bien qu’ils aient décapité la direction du régime et détruit une grande partie de son infrastructure de missiles balistiques. La République islamique résiste parce qu’elle est davantage un réseau qu’une hiérarchie, une combinaison d’engagements idéologiques et de décentralisation organisationnelle.

Les attaques étatsuno-israéliennes ont éliminé une tension interne majeure de ce système politique. Il n’y a plus de division entre réformistes, partisans de la modération, et conservateurs intransigeants : désormais, tous sont intransigeants, car le régime lutte pour sa survie face à des ennemis mortels. De plus, la guerre a marqué le début de la succession politique et la montée de nouveaux dirigeants, tels que l’ayatollah Mojtaba Khamenei, qui n’ont aucune raison de négocier ou d’envisager des réformes. Le régime reconfiguré réprimera encore plus durement les manifestations populaires, tout en continuant à défier l’Occident.

Un cauchemar asymétrique

« Fureur épique » a également élevé les Gardiens de la révolution islamique au rang de véritable pilier institutionnel tant du régime que de l’État. Ils ont orchestré la campagne de riposte de l’Iran, y compris ses attaques de drones et de missiles les plus destructrices contre des cibles civiles et les infrastructures énergétiques des royaumes du Golfe. Comme les États-Unis et Israël refusent d’envahir l’Iran en raison de leur aversion pour une guerre au sol avec les pertes humaines qu’elle entraînerait pour l’armée états-unienne, les Gardiens et le régime savent qu’ils n’ont pas grand-chose à perdre en continuant d’infliger un châtiment maximal aux États-Unis, à Israël et à leurs alliés arabes en restreignant le passage du détroit d’Ormuz et en intensifiant leur campagne de représailles. Loin de résoudre le problème iranien, le conflit actuel l’a au contraire radicalisé, le transformant en un cauchemar asymétrique.

Quatrièmement, la guerre contre l’Iran a anéanti toute illusion selon laquelle les États-Unis et Israël pourraient être les garants de la paix ailleurs dans la région, en particulier à Gaza. Aucun de ces deux États n’a plus la moindre crédibilité en tant qu’artisans de la paix et garants de la stabilité. Bien que la bande de Gaza reste soumise au « plan de paix » états-unien, les futurs accords en matière de gouvernance et de sécurité seront vides de sens. Les gouvernements de la région les considèrent comme une couverture à la prolongation de l’occupation israélienne qu’ils seront poussés à avaliser.

Après Gaza, Israël se tourne déjà vers la Cisjordanie et accélère son projet colonial visant à annexer le territoire et à déplacer sa population, afin de liquider définitivement le rêve d’un État palestinien. Cela pose un défi majeur aux partenaires d’Israël dans le cadre des accords d’Abraham. Si les traités de normalisation de 2020 existent toujours sur le papier, dans la pratique, ces États arabes sont confrontés au fossé grandissant entre les discours sur la paix et la réalité sur le terrain. Leurs sociétés ne se laisseront peut-être plus facilement séduire par la promesse d’un développement et d’une prospérité liés à un accroissement des échanges commerciaux, technologiques et touristiques avec Israël. Elles considéreront plutôt les liens avec Israël comme un marché de dupes conclu avec un État voyou indigne de confiance.

Enfin, la guerre contre l’Iran ne parviendra pas à unir le monde arabe. Malgré la solidarité temporaire qui s’est manifestée parmi les royaumes du Golfe face aux représailles iraniennes, les divisions géopolitiques persisteront. La coalition contre-révolutionnaire arabe qui s’était imposée après les « printemps arabes » de 2011-2012, sous l’égide de certains royaumes du Golfe, a commencé à se fissurer il y a plusieurs années. Bien que ce bloc contre-révolutionnaire ait réussi à faire dérailler la vague de protestations révolutionnaires, il n’a pas réussi à répondre aux revendications populaires en faveur de la démocratie par un modèle viable de modernité autocratique susceptible de satisfaire les populations.

Un nouveau bloc régional face à l’axe Israël-Émirats arabes unis

Ainsi, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite ont commencé à diverger dangereusement dans leur vision stratégique. Les Émirats arabes unis ont adopté une stratégie corrosive visant à atomiser les autres pays de la région par des interventions militaires et des ingérences politiques, tandis que l’Arabie saoudite cherchait à tempérer cet aventurisme et à reconsidérer ses choix. Ces puissances moyennes du Golfe se sont déjà engagées dans des guerres par procuration sur les champs de bataille du Yémen et du Soudan, sans même parler de la Libye. Dans un ordre régional d’après-guerre où l’Iran n’est plus en mesure de les unir, un nouveau factionnalisme géopolitique prévaudra. Les Émirats arabes unis pourraient bien renforcer encore leurs liens avec Israël, pour contrebalancer une nouvelle coalition entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Qatar, qui s’efforce de maintenir une certaine cohérence de l’ordre régional.

En conclusion, la guerre contre l’Iran va bouleverser le Moyen-Orient et transformer son paysage géopolitique en une réalité qui était inimaginable il y a à peine dix ans. Pris entre la domination israélienne et le radicalisme iranien, et face à l’irresponsabilité croissante de la puissance hégémonique que sont les États-Unis, qui expose une grande partie du monde arabe à l’insécurité, les Arabes perçoivent ce nouvel ordre régional comme saturé de risques et de dangers. Un rappel brutal, une fois de plus, que ni les interventions étrangères ni les guerres sans fin n’ont jamais apaisé la région.

Source: orientxxi

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