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Un jour, il y a environ un an, un sbire de l’Elysée est venu trouver le prince Moulay Hicham ben Abdallah Alaoui Il fallait l’informer qu’une note le concernant, vieille de plus de deux décennies, venait d’être annulée par Emmanuel Macron. Il s’agissait d’un ordre, passé par «le Patriarche» Jacques Chirac lui-même, interdisant aux agents de l’Etat d’entrer en contact avec l’enfant terrible de la famille royale marocaine.
«Jacques Chirac se voyait comme le protecteur de Mohammed VI. Et, lorsque je suis entré en disgrâce au Maroc, je suis aussi entré en disgrâce en France.» L’annulation de cette note l’a bien fait rire : Hicham el-Alaoui n’entretient que peu de liens avec la France. «Paris, c’est la banlieue de Rabat vous savez», lâche-t-il, un brin espiègle, à la fin d’un déjeuner dans un hôtel du VIIIe arrondissement, où il nous a donné rendez-vous. Il est venu dans la capitale française pour nous rencontrer, avant de filer à Fontainebleau retrouver ses chevaux.

«Je suis pratiquement né sur un cheval, commente le sexagénaire poivre et sel. Il y a un proverbe chez nous, qui dit que le trône des rois alaouites se situe sous la selle d’un cheval.» Sur son état civil, son nom est précédé de «son altesse royale». Il est le petit-fils de feu le roi du Maroc Mohammed V, le neveu de Hassan II et le cousin germain de son successeur, l’actuel monarque Mohammed VI. Un temps deuxième dans l’ordre de succession, Moulay (prince) Hicham est aujourd’hui cinquième. Surtout, il est en rupture de ban, pour des désaccords de fond, sur ce que doit être la monarchie marocaine.
«Clarification nécessaire»
«Mes premières interrogations ont été d’ordre existentiel», se souvient-il. En 1971 et 1972, il vit les deux tentatives de coups d’Etat contre Hassan II de l’intérieur. Il a 7 ans. Vient ensuite la réflexion politique. «En 2011, à l’aune des “printemps arabes”, le Maroc n’a pas été au rendez-vous de l’histoire, et n’a pas saisi l’occasion de devenir une monarchie constitutionnelle laissant toute sa place à l’individu.» Viennent aussi les questionnements sur les choix diplomatiques du royaume. «La normalisation des relations avec Israël, en 2020, est venue officialiser des liens très anciens. Mais le Maroc n’avait pas prévu ce qui s’est passé à Gaza. Et, cette proximité avec l’Etat hébreu, aujourd’hui, se trouve en contradiction avec l’opinion publique marocaine.»
Au makhzen – le palais, le réseau de pouvoir autour du roi – ses opinions dérangent. Dans sa jeunesse, on le surnomme «le Prince rouge». Lui, réfute ce sobriquet. Il est plutôt un libéral économique, qui aspire à une monarchie calquée sur le modèle britannique. Ne voyant pas le vent de changement promis arriver, avec l’accession de Mohammed VI sur le trône, en 1999, il entre petit à petit en dissidence. Il ne supporte pas l’entre-soi décrépit d’une monarchie centrée sur elle-même. Il demande à être libéré de ses titres de noblesse. Fin de non-recevoir du cousin, qui ne souhaite pas défaire ce que son grand-père, fondateur de la nation, a fait. «C’était une clarification nécessaire, pour lui, comme pour moi. S’il fallait le refaire, je le referais.»
Commencent les filatures et les campagnes de diffamation orchestrées dans la presse aux ordres du palais. «J’archive tout.» Le prince n’est pas interdit de territoire : il est simplement effacé des photos de famille. Il passe encore aujourd’hui un tiers de son temps dans le royaume chérifien, principalement pour s’occuper de sa mère. Mais le cordon sanitaire est bien en place : «Lorsqu’un agent officiel de l’Etat me croise, il rase les murs.»
Coquetterie
Plus de quarante ans après la mort de son père, il ne jouit pas pleinement de l’héritage familial. «Le palais avait nommé des administrateurs pour régler la succession, mais ils ont oublié de le faire», s’amuse-t-il. Seul son frère, plus proche de Mohammed VI, a pu se soustraire aux tracasseries de l’héritage royal. Hicham el-Alaoui possède aussi «quelques unités» agricoles et des investissements dans les énergies renouvelables, en Thaïlande et à Singapour. Ce business occupe le deuxième tiers de son temps.
Le dernier tiers, se situe outre-Atlantique. Il y a une trentaine d’années, sa femme et lui ont décidé de placer cet océan entre le Maroc et eux. Pour tenir leurs deux filles loin des campagnes de salissement. Elle, est la fille d’un haut commis de l’Etat. Une enfant du makhzen, comme lui. Ils se sont mariés à 30 ans, mais se connaissent depuis toujours. Aux Etats-Unis, Hicham el-Alaoui enseigne l’économie et la science politique. A Stanford et à Berkeley, deux universités de la Côte Ouest. Il a siégé au board d’organisations comme Human Rights Watch ou la Fondation Carnegie. Dans une lettre vue par Libération, l’ancien président Jimmy Carter dédie son prix Nobel de la paix de 2002 à «S.A.R. prince Moulay Hicham ben Abdallah» pour l’aide qu’il lui a apportée, lors de son passage à la fondation Carter.
A l’écrit, bien qu’il soit parfaitement francophone, Hicham el-Alaoui préfère l’anglais. «Ce n’est pas une coquetterie, se défend-il, simplement une habitude de travail.» Il aurait aimé pouvoir prendre la nationalité américaine. La seule autre qui aurait pu le tenter. «Mais il aurait fallu que je retire mon allégeance à un prince étranger, comme l’exige la Constitution américaine. Et je ne peux pas retirer ma loyauté au roi du Maroc.»
Trois fois champion
Et, c’est là, tout le paradoxe de Hicham el-Alaoui. S’il lui a tourné le dos, il épouse les codes de la monarchie. «You can check out any time you like, but you can never leave («vous pouvez partir quand vous voulez, mais vous ne pouvez jamais la quitter»), s’amuse-t-il, en citant les paroles de Hotel California, du groupe de rock américain Eagles. «La monarchie est un ciment pour le peuple marocain, et, à ce titre, je pense qu’elle est encore nécessaire.» Il écrit avec un stylo Cartier, «offert par le roi Abdallah d’Arabie Saoudite». Il n’a jamais renoncé, non plus, au luxe de l’équitation. Une passion qui les animait, Mohammed VI et lui au cours de leur adolescence derrière les hauts murs du palais. «J’ai été trois fois champion du Maroc d’équitation», rappelle-t-il.
A 62 ans, il monte encore. La deuxième fois que nous le rencontrons, c’est au grand plateau de Fontainebleau, pour le printemps équestre. A quelques encablures de là où, enfant, il était envoyé l’été, en stage de perfectionnement, auprès de l’équipe de France d’équitation. En avril, il s’est cassé une côte, lors d’une chute. Alors, il observe le saut d’obstacles depuis les tribunes. Sweater aux couleurs de Princeton, et muni d’une canne, il nous accueille au salon VIP du centre équestre. Il y a une table réservée à son nom, le temps de l’événement. Il la partage avec son partenaire d’équitation – le petit-fils d’un ancien compagnon de Mohammed V – et leur équipe.
Pour la photo de ce portrait, il souhaite monter à cheval. Le docteur lui interdit pour le moment. Il faudra se revoir, à la prochaine étape du tour, à Bourg-en-Bresse. Entre-temps, il aura fait un saut à Rabat pour visiter sa mère.
4 mars 1964 Naissance à Rabat.
23 juillet 1999 Mort de Hassan II.
2011 Nouvelle Constitution marocaine.
Source: liberation














