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Le président américain Donald Trump doit imposer dès mercredi, « jour de la libération » selon la formule qu’il a employée, une nouvelle série de tarifs douaniers dont l’ampleur reste à préciser. De nombreux Canadiens retiennent leur souffle, et pour cause : un emploi sur huit au pays est directement ou indirectement lié aux États-Unis.
C’est ce que révèlent de nouvelles données publiées par Statistique Canada, qui chiffrent la dépendance de chaque industrie à la demande américaine, et ce, sur l’ensemble des chaînes d’approvisionnement.
Parmi les secteurs où les emplois sont le plus exposés aux conséquences des tarifs, il y a les entreprises qui exportent beaucoup aux États-Unis, mais aussi celles qui vendent des matières premières ou des produits à des compagnies canadiennes qui, elles, exportent sur le marché américain. C’est ce que Statistique Canada entend par effets indirects.
Le problème, c’est que, présentement, les États-Unis sont quasiment notre partenaire exclusif
, souligne Florian Mayneris, professeur d’économie à l’ESG UQAM et spécialiste du commerce international. On a toujours su que notre proximité avec les États-Unis nous rendait vulnérables, mais on en ressent aujourd’hui les effets de manière flagrante.
Dans plusieurs industries clés, plus des trois quarts des emplois dépendent du commerce avec les États-Unis. C’est particulièrement vrai dans le secteur automobile, soit pour la fabrication de moteurs, de pièces ou de voitures, ainsi que dans ceux de l’extraction des sables bitumineux et de la transformation de l’aluminium.
Au total, cela représente plus de deux millions d’emplois au pays.
Certaines industries seront moins affectées de manière proportionnelle, mais le nombre d’emplois vulnérables est tout de même élevé. C’est le cas notamment des quelque 140 000 concepteurs de systèmes informatiques, des 107 000 camionneurs et des 83 000 employés des bars et des restaurants au pays.
Même si ces données sont parues à la fin de mars 2025, elles sont basées sur des estimations de 2023. Il faut comprendre qu’il y a de longs délais entre le moment où les entreprises envoient leurs informations à Statistique Canada, celui où les différentes enquêtes sont réalisées, puis celui où l’équipe de la macroéconomie peut les rassembler et les analyser, selon Ziad Ghanem, directeur général des comptes macroéconomiques à Statistique Canada.
Cette forte dépendance se reflète d’ailleurs dans les exportations canadiennes. Dans certaines provinces, plus des trois quarts de la marchandise sont destinés au marché américain, a révélé une analyse de Radio-Canada.
Pour l’instant, Washington a déjà imposé des tarifs douaniers de 25 % sur l’acier et l’aluminium ainsi que sur les marchandises non conformes à l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM). Le 2 avril, des droits de douane réciproques
doivent entrer en vigueur sur les marchandises de pays qui appliquent eux-mêmes des barrières tarifaires sur les produits américains.
Si Ottawa décide de répliquer, les Canadiens risquent d’en ressentir l’effet sur leur budget mensuel, puisque près d’un dollar sur trois dépensé par les ménages sert à acheter des produits importés des États-Unis.
L’industrie automobile particulièrement à risque
Dès jeudi, des tarifs douaniers supplémentaires de 25 % devraient aussi entrer en vigueur sur les automobiles et la part des pièces de véhicules qui ne proviennent pas des États-Unis.
Près de 60 % des emplois de l’industrie automobile canadienne dépendent du marché américain, selon l’analyse réalisée par Radio-Canada. Cette proportion n’inclut pas la location, la réparation ou les concessionnaires de véhicules automobiles.
Dans certains secteurs spécialisés, comme l’emboutissage de pièces métalliques ou la fabrication de moteurs, le pourcentage d’emplois liés aux États-Unis grimpe à 85 %. Et plus de 80 % des emplois en construction de véhicules légers, soit 38 000 travailleurs, sont attribuables à la demande en provenance des États-Unis.
Cette dépendance s’explique par l’intégration très poussée des chaînes de production entre le Canada et les États-Unis. L’industrie automobile s’est développée ici non pas pour le marché canadien, mais pour servir le marché américain
, explique Florian Mayneris. Les pièces traversent souvent plusieurs fois la frontière avant d’être assemblées.
Mais si les tensions commerciales persistent, l’équilibre pourrait basculer. Une guerre tarifaire prolongée pourrait inciter certains constructeurs à tout rapatrier aux États-Unis, ce qui aurait des répercussions majeures sur l’emploi ici, prévient-il. Une telle rupture ferait aussi grimper les coûts de production, au détriment de la compétitivité du secteur.
Une diversification nécessaire, mais coûteuse
Dans les secteurs où la dépendance aux États-Unis est particulièrement élevée, il y a de quoi s’inquiéter
, reconnaît M. Mayneris. Selon lui, ces industries risquent d’être frappées de plein fouet par les hausses tarifaires.
Ottawa devrait toutefois intervenir pour limiter les dégâts, notamment avec des subventions salariales, afin d’aider les entreprises à traverser cette période d’instabilité.
À plus long terme, le chercheur estime que les secteurs les plus exposés sauront s’adapter. Malgré les tensions commerciales, les États-Unis resteront un partenaire incontournable, en grande partie en raison de la proximité géographique qui rend le Canada très vulnérable
.
Ça ne se fait pas en criant ciseau, mais les entreprises vont redéployer leur activité pour moins dépendre des États-Unis, en se tournant vers d’autres provinces ou vers des marchés comme l’Union européenne.
Diversifier ses partenaires, c’est une forme d’assurance, précise-t-il. C’est important, mais coûteux. C’est comme s’il fallait ramer à contre-courant, aller vers des partenaires qui sont plus loin, parfois plus petits, ou vers qui c’est plus coûteux d’exporter.
Source: Radio Canada